• Daech, une histoire de fous

     

    "Mort aux cons !", en caricaturant, c'est ce à quoi me semble pouvoir être résumé le mot d'ordre formulé par l'organisation Daech en direction de ses séides. "Vous devez mettre à mort tous les mécréants qui se trouvent à votre portée, par n'importe quel moyen."

     

     

    Et la liste des cibles potentielles est longue ! En gros ce sont tous ceux qui ne font pas partie de Daech1... Tous ceux qui ne partagent pas la vision de "l'Etat islamique". Les non musulmans bien sûr, mais aussi d'autres musulmans, qui ne suivent pas le couloir étroit défini par l'organisation. Daech dit en gros "il y a nous, et il y a les autres ; et les autres sont mauvais, ils doivent être éliminés." Comme souvent, les cons, c'est les autres...

     

     

     

    "Mort aux cons ? Vaste programme !" C'est ce qu'aurait dit le général de Gaulle un jour. Il faut reconnaître que ce trait d'esprit était bien trouvé. Quoi de mieux que ces 2 mots pour dire toute l'absurdité d'un tel mot d'ordre ?

     

    Absurdité de par la tâche à accomplir : les cons sont partout et ils sont innombrables ! Dès lors le projet est irréalisable ! Comment pouvoir les tuer tous ?

     

    Mais le projet de Daech est absurde aussi au second degré : comment peut-on raisonnablement vouloir se débarrasser de tous ceux qui sont différents de soi ? Il est absurde que la simple différence puisse constituer un motif suffisant pour légitimer le meurtre, étant donné que la différence est tout bonnement naturelle.

     

     

     

    Là réside la folie de Daech. Et cette folie, cette absurdité seront peut être une des raisons de l'extinction de ce mouvement. Ne peuvent y adhérer que les fous ! Au sens véritable de ceux qui ont perdu l'esprit. La réaction proposée par l'organisation Etat islamique me paraît trop absurde pour qu'y adhère autre chose qu'une minorité de personnes égarées, illuminées.

     

     

     

    Certes, je crois les gens potentiellement manipulables par une démagogie bien montée. La radicalisation s'appuie d'une part, selon les personnes, sur une accumulation de ressentiment, un trouble identitaire, un vide de sens dans son existence ou le besoin de s'engager dans un combat qui paraît noble, en particulier chez les jeunes. Et elle repose d'autre part sur la force de persuasion du prédicateur. On dit souvent que les jeunes radicalisés sont des êtres fragiles ou fragilisés. Cette vue est probablement partiellement inexacte. Il faut voir qu'en face les prédicateurs sont, dans leur genre, très forts. Que celui qui se considère "solide dans sa tête" et qui ne se serait jamais fait avoir par un bonimenteur leur jette la première pierre...

     

     

     

    Cependant je ne crois pas que la masse des musulmans de France2 soit à ce point déraisonnable pour adhérer en masse au projet de Daech et passer à l'acte, i.e. passer à la lutte armée.

     

     

     

    D'une part parce qu'il s'agit d'un engagement corps et âme. L'engagement pour Daech est sacrifice, c'est un acte sacré. Mais comme toute action, cet engagement ne se fait que si la pression "pour" est supérieure à la pression "contre". Pour sacrifier sa vie, pour sacrifier sa propre existence et tout le faisceau de fils qui la relie au monde et aux autre, il faut que la pression du sacré soit sacrément forte ! Plus forte que la valeur que l'on attache à ce que l'on a à perdre. Autrement dit, il faut que, dans le rapport de force, le sacré l'emporte sur la raison. Or le sacré n'est qu'une vue de l'esprit, alors que la raison, elle, s'incarne aussi dans notre corps ; elle est reliée à tout un tas de choses matérielles, bien tangibles ; elle est reliée à des sentiments notamment. Et tout cela pèse un certain poids, un poids qui retient les individus de "commettre une folie".

     

     

     

    Ce qui d'autre part empêche d'adhérer à Daech, c'est qu'il y a trop d'alternatives au terrorisme. La première est : accepter l'existence des autres, accepter la différence, et faire avec !! Vivre avec les autres bon gré, mal gré. Comme avec ses collègues de travail : on est pas obligés de s'aimer, mais il y a mille et une façons de cohabiter sans se foutre sur la gueule ! C'est ce que l'immense majorité d'entre nous fait au quotidien... Il faut distinguer nos ennemis – ceux qui nous veulent du mal, et qu'il faut empêcher de nous nuire – et ceux qui sont différents.

     

     

     

    Dès lors, l'une des postures à adopter face à Daech me semble être celle-là : garder l'envie irrépressible pour cet objectif : "vivre avec les autres du mieux que nous pouvons ; en bonne intelligence". Cela concerne tout le monde. Tout le monde peut, et devrait y contribuer.

     

     

     

    Au niveau individuel déjà. Cette posture éthique n'est pas "cucul la praline" : elle relève selon moi, au contraire, d'une grande exigence au quotidien. En effet, être tolérant, ouvert, compréhensif avec les autres est loin d'être évident. Le dénigrement, la jalousie, le rejet, la discrimination, ou la malveillance ne sont jamais loin... Regardez comment vous vivez avec vos voisins ! Mais la bienveillance, elle aussi, est à notre portée ! Et, comme j'ai déjà dû l'écrire plusieurs fois, la bienveillance ne veut pas dire "je m'écrase devant les autres". Chacun doit marquer ses limites et les faire respecter.

     

     

     

    Mais cet objectif a aussi, évidemment, une dimension collective. La différence, les différences, et notamment les différences de culture, sont à mon sens un problème que l'on néglige et que l'on relègue loin de nous, alors qu'il faudrait le prendre à bras le corps. Pourquoi ? Parce que c'est là l'un des principaux défis posé à chaque être humain, à chaque communauté, et à l'humanité dans son ensemble. Un sacré défi ! Un défi auquel il serait temps – enfin ! – de s'atteler. Il faudrait être collectivement capable de s'emparer de cette question "comment vivre ensemble avec nos différences ?". "Comment faire en pratique pour exister au milieu des autres, pour vivre avec les innombrables conflits, petits et grands, qui naissent de la différence ? Comment faire pour construire un équilibre entre nous ?". Il faudrait trouver des lieux, de l'énergie et du temps pour trouver ensemble des réponses à cette questions ; des solutions. Nul doute que cela rendrait nos existences plus joyeuses et plus agréables. Et celui qui viendrait encore crier "mort aux cons" serait vraiment pris pour un con !

     

     

     

     

     

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    Pour prolonger : article sur l'altérité

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    1 Y compris des personnes ayant voulu rejoindre l’organisation. De nombreux candidats au jihad ayant rejoint le front syrien ont apparemment été éliminés par Daech quand, ayant découvert que la réalité ne correspondait pas à l'image qu'on leur avait vendue, ils ont essayé de déserter.

     

    2 Les musulmans sont les cibles a priori les plus évidentes des prédicateurs. Pour autant on voit de nombreuses personnes se convertir à l'Islam et devenir plus intégristes que les musulmans de longue date...

     

     


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  • Commentaires

    1
    Sergio
    Mercredi 5 Octobre 2016 à 14:58

    Bravo ! C'est brillant, fin et drôle parfois ! J'en redemande...

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