• Le principe de rentabilité

     

    Dans un article précédent (cliquer ICI) j'ai essayé d'expliquer rapidement et de réhabiliter le principe de précaution, qui compte de nombreux contempteurs. En effet, la simple évocation de ce principe provoque souvent des réactions épidermiques et virulentes. Le principe de précaution serait l'ennemi public n°1 de la modernité ; car il aurait de très graves conséquences pour notre société, bien qu'il ne soit à mon sens que très rarement mis en œuvre dans les prises de décision.

     

    A l'inverse, il est un principe qui ne pose de problème à quasiment personne ;

     

     

    un principe communément admis et/ou perçu comme inévitable ;

     

    un principe du même type (qui guide les prises de décision) ;

     

    un principe qui, lui, est mis en pratique tous les jours ;

     

    un principe auquel obéissent une multitude de décisions ;

     

    un principe complètement généralisé sur la surface du globe ;

     

    un critère de décision qui a la primauté incontestable sur tous les autres ;

     

    un principe absolument déterminant pour le monde dans lequel nous vivons ;

     

    un principe dont les conséquences sont absolument gigantesques ;

     

    des conséquences qui sont pourtant le plus souvent dramatiques pour la vie de milliards d'êtres humains et pour l'état de la planète ;

     

    c'est le principe de rentabilité.

     

    Principe qui fait que les choix, les décisions, les projets sont non seulement guidés mais motivés par le désir de s'enrichir, de s'enrichir le plus possible. Rien ne se fait si cela ne rapporte pas d'argent ; ou si cela n'en rapporte pas assez1. Il faut que l'opération soit rentable ; suffisamment rentable.

     

    Pour celui qui investit évidemment ; c'est à dire celui qui a la chance d'avoir un capital à investir2. Sachant que ce capital ne peut servir et n'est utilisé que pour se faire grossir lui-même ; il ne sert pas à rendre celui qui le détient plus heureux, ou pour l'épanouir...

     

    Il est bien évident que les deux principes, précaution et rentabilité, sont totalement antagonistes ; ennemis même. D'un côté : limitation, sobriété, souci de l'avenir, souci du long terme, souci de l'être ; de l'autre : illimitation, démesure, soif insatiable, intérêt immédiat, souci de l'avoir...

     

    Le fait que l'argent soit « le nerf de la guerre », qu'il domine le monde, n'est évidemment pas une grande découverte. Ce que je veux dire aujourd'hui, c'est qu'il faut examiner sérieusement les conséquences, toutes les implications de l'application de ce principe de rentabilité. Il n'est pas indispensable d'en faire la liste pour se rendre compte qu'elles sont absolument colossales et dramatiques : au nom de ce foutu principe de rentabilité on détruit des emplois, on détruit des hommes, on détruit des vies, on nous déshumanise, on enlaidit le monde, on détruit la nature, on détruit la qualité de vie et même les chances de survie des générations futures – de nos enfants. Ce que je veux appeler aujourd'hui c'est la conscience ; que l'on soit capables de voir ces innombrables implications dans le monde autour de nous ; que l'on prenne bien la mesure de ces implications ; qu'on les mette dans le plateau de la balance, pour bien voir combien elles pèsent.

     

    Et que l'on se rende bien compte de ce qui là aussi une évidence : ce principe de rentabilité nuit gravement au plus grand nombre pour ne profiter qu'à quelques uns (les autres récupèrent les miettes). N'est ce pas choquant ? N'y a-t'il pas lieu de s'indigner ? De juger cela indigne de nous ? Comment le plus grand nombre fait-il pour laisser la possibilité à quelques uns d'agir de la sorte, contre ses intérêts mêmes et ceux de ses enfants ?

     

    Ce que je veux dire c'est que l'on devrait sérieusement se poser des questions qui ne sont jamais posées. De remettre en question ce principe de rentabilité. Oser le faire. Oser se demander : est ce que l'on peut supporter, est ce que l'on peut admettre ses conséquences ? Est ce que l'on doit consentir à ce que ce principe de rentabilité domine le monde, qu'il le détermine, et, au final, qu'il emmène tout le monde dans le mur – la planète et ses occupants, actuels et à venir ? A défaut de pouvoir le supprimer, surtout à court terme, est-il vraiment impossible de le limiter, de le réguler, de le « tenir en laisse » ?3

     

    Quand je dis « on », j'appelle à la conscience collective4, à une insurrection des consciences, comme dirait Pierre Rabbhi. Cela commence par une détermination : le refus de donner son consentement à ce principe.

     

    C'est une démarche à l'opposé du fatalisme, de l'acceptation, de la résignation5. « C'est ainsi ; l'homme est comme ça ; on y peut rien. ». Il y a là derrière un souhait ; que les communautés reprennent les choses en main ; qu'elles reprennent la main sur elles-même, à commencer par les principes fondamentaux qui les concernent et orientent leurs destinées (voir l'article Auto-détermination).

     

    Cette question du retrait du consentement est essentielle. Le système destructeur dans lequel nous vivons n'est possible qu'avec notre consentement, tacite ou non. Il faut en être conscient6.

     

    Après, il demeure évident :

     

    1) que le retrait de ce consentement n'est pas forcément facile pour les individus que nous sommes, totalement imbriqués dans « le système »

     

    2) que ce retrait n'est pas suffisant pour faire disparaître le principe de rentabilité de la surface de la Terre.

     

    Mais cette détermination première est pour autant une condition totalement nécessaire. Si elle est vraiment solide, si l'on s'y tient, chaque jour peut être un petit peu plus, dans la mesure de ses capacités – soi, plus son voisin, plus d'autres personnes à l'autre bout de la Terre – elle peut avoir des conséquences favorables pour la vie d'hommes et de femmes, et pour certains coins de te planète.

     

    Essayons déjà de voir dans nos vies, chaque jour, de quelle façon nous donnons notre consentement aux différentes opérations et entreprises fondées sur le principe de rentabilité, et notamment au travers de nos choix électoraux, nos choix de consommation, ou encore le choix du travail que nous exerçons. Il existe des entreprises, des banques, des industries qui sont basées sur un autre modèle que celui de la rentabilité à tout prix : on appelle cela l'économie sociale et solidaire (sociétés coopératives notamment). Sachons les trouver et les soutenir, y compris en participant financièrement à leur capital.

     

     

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    Voir l'article Mettre des limites à la cupidité

     

     



     

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    1 Rapporter assez, cela est relatif. Les appétits diffèrent... Il y a des personnes plus gourmandes que d'autres. Je note toutefois que l'appétit des financiers s'est considérablement accru ces dernières décennies. Ils ne se contentent plus de n'importe quelle rentabilité... 10 % n'est plus assez, il faut 15, 20 %, puis 60 %... Si mon voisin a réussi à gagner 50 %, je veux 60 % !!

     

    2 La vraie vie est même pire que le Monopoly : tout le monde ne démarre pas avec la même somme d'argent...

     

    3 Un des arguments très sensés que l'on peut m'opposer, c'est que l'économie a besoin de ces financiers, de ces investisseurs, et donc qu'il est impossible de leur nuire. La première partie de la phrase est exacte : par définition, l'investissement d'un capital constitue le moteur d'une économie capitaliste, La seconde partie de la phrase l'est moins. De la révolution industrielle jusqu'à ces dernières décennies, les capitalistes se sont contentés de taux de rentabilité de leur capitaux bien plus faibles que les taux auxquels leurs descendants prétendent ; y compris du fait de taux d'imposition sur les revenus et sur les sociétés bien plus importants à la création des ces impôts qu'aujourd'hui. Pourquoi ne pourrait-on pas, dans un premier temps, faire accepter aux spéculateurs des taux de rentabilité moindres ? Par ailleurs, pour faire tourner l'économie, on peut trouver d'autres sources de capitaux que celles des « investisseurs » privés qui ne cherchent qu'à s'enrichir ; je pense notamment à l'épargne publique, utilisée à bon escient, c'est à dire dans le sens de l'intérêt général.

     

    4 Conscience, es-tu là ?! (;-)

     

    5 Ce refus du fatalisme est au cœur de la métamorphose telle que je la propose ou de l'idée de décroissance. Voir l'article Définition de la métamorphose.

     

    6 On peut lire notamment les textes d'Alain Accardo comme « Le petit-bourgeois gentilhomme » ou « De notre servitude involontaire ».

     


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