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      Mais où sont les citoyens ?

     

    Acteurs et spectateurs...

     

    Dans ma ville, le samedi 28 novembre 2015, juste avant l'ouverture de la COP 21 / "conférence de Paris" sur le changement climatique, j'ai participé bien modestement à une chaîne humaine organisée par différentes associations "pour un climat de paix1". Nous étions quelques centaines de personnes réunies autour de ce mot d'ordre. Une action aux conséquences probablement limitées, et que certains sont en droit de juger inutile et dérisoire. Il n'empêche ; 600 personnes ont cru utile et nécessaire et ont eu envie de venir et d'accomplir cette seule action : être présentes et visibles dans l'espace public à ce moment-là, pour manifester, c'est à dire pour exprimer collectivement et publiquement un message que l'on pourrait très succinctement résumer comme suit : "la préservation de nos conditions de vie et de celles des générations futures, la paix et la justice sociale nous importent fortement ; vous qui êtes les décideurs, tenez-en compte". 600 personnes noyées au milieu de millier d'autres qui vaquaient à leurs occupations urbaines d'un samedi après-midi de fin d'année (je ne vous fais pas de dessin...) ; 600 "acteurs" au milieu de milliers de "spectateurs", pour la plupart dubitatifs ou indifférents ; 600 personnes mobilisées, concernées, motivées sur une population de l'ordre de 120 000 dans l'agglomération ; 0,5 %2.

     

    A Paris, jusqu'au 12 décembre 2015, plusieurs milliers de délégués envoyés par les Etats du monde entier ont essayé pendant 15 jours de se mettre d'accord sur un texte concernant les mesures à prendre par les différents Etats pour contenir le réchauffement et le changement climatiques, et pour s'en prémunir. Ces délégués, que je qualifierai de "politiques", représentaient les peuples du monde. Ils sont censés nous représenter, nous, le peuple, les citoyens.

     

    Participaient également à la "conférence pour le climat" diverses organisations issues de la "société civile3". Parmi elles, divers lobbies économiques et des "organisations non gouvernementales". Parmi ces ONG, des associations à but non lucratif que je qualifierai d' "environnementalistes" (pour faire simple ; Greenpeace, Réseau Action Climat, Amis de la Terre, etc.) ont fait pression sur les décideurs pour obtenir un accord ambitieux et ont profité de cette rencontre historique4 et de sa forte médiatisation pour manifester, informer, et faire valoir au plus grand nombre le solutions qu'elles proposent. Ces associations regroupent à elles toutes seulement quelques centaines de salariés et quelques milliers de militants bénévoles, qui consacrent une partie non négligeable de leur temps et de leur énergie au travail précité, c'est à dire à l'intérêt général5.

     

    Si j'ai distingué grossièrement deux catégories au sein des acteurs de la conférence, il faut voir que, quels que soient leurs objectifs et intentions, et le sens dans lequel ils ont tirent les négociations, ces acteurs travaillent sur ce qui nous concerne tous, et pour l'intérêt général. Ce sont eux qui déterminent ce qui nous concerne tous. La seconde catégorie est encore plus frappante ; car si les "délégués politiques" sont rémunérés pour ce travail d'intérêt général, pour la plupart, les militants associatifs agissent, eux, sans qu'on leur ait rien demandé, et sans être rémunérés pour le temps et l'énergie qu'ils dépensent.

     

    Un petit nombre de personnes travaille pour tout le monde. Mais justement, le monde, où est-il ? Que fait-il ? Où sommes-nous, nous les 53 millions d'adultes français ?

     

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    Rien de bien nouveau dans ces deux constats. Il en est de la COP 21 et des enjeux climatiques comme de n'importe quel sujet politique (santé, éducation, urbanisme, justice...) : nous déléguons : il revient aux institutions créées à cet effet de se préoccuper de l'ensemble des problématiques publiques6 et d'agir. Nous nous en remettons à elles7. Elles agissent pour nous ; dans le sens de "pour défendre nos intérêts", et aussi "à notre place". Nous les laissons faire. Pour la plupart d'entre nous, la seule activité politique consiste à se déplacer de temps en temps (pas toujours d'ailleurs…) dans un bureau de vote pour jeter un bulletin dans une urne. Le reste du temps, nous ne faisons rien de politique. Cela n'est pas satisfaisant. Ni sain, ni censé.

     

    Certains suivent ce que font et disent les acteurs de près et se tiennent informés au maximum. D'autres – c'est mon cas – suivent cela de loin et ne récupèrent que les informations essentielles. D'autres regardent cela de très loin, et n'ont donc qu'une vision très incomplète voire biaisée des débats et des actions menées. Mais, en tout état de cause, dans notre grande majorité nous ne sommes que spectateurs de ce que font et disent les acteurs. Et je ne parle pas des "indifférents", qui s'en contrefichent éperdument et fuient toute information ou préoccupation politiques.

     

    Quand je dis que nous sommes spectateurs, je ne veux évidemment pas dire que personne ne fait rien, à son niveau (en particulier pour préserver le climat). Je veux dire que les actions menées au niveau individuel ne sont clairement pas suffisantes. J'ai indiqué dans un précédent article que 3 niveaux d'action sont nécessaires et complémentaires : le niveau individuel, le niveau collectif et le niveau politique (Les trois niveaux). Sous l'effet d'une prise de conscience de notre devoir historique de changer notre mode de vie pour le rendre compatible durablement avec notre espace de vie, les actions politiques se mettent en place petit à petit, d'une part ; et, d'autre part, de plus en plus d'individus font leur part pour changer la donne. En revanche, les actions collectives pour transformer la société, i.e. les actions menées ensemble par plusieurs citoyens, de façon organisée, sont encore très limitées. Elles ne sont en tous cas clairement pas à la hauteur des enjeux.

     

    Soyons clairs : je ne reproche rien à personne. Je suis moi-même un citoyen peu actif en ce moment. C'est un simple constat : l'organisation de notre société, nos modes et rythmes de vie, notre cadre culturel nous détachent de toute action politique.

     

    Nous regardons ailleurs...

     

    Cette situation reste cependant assez stupéfiante. La quasi-absence de participation des individus à la destinée collective est pour moi stupéfiante. Car nos destinées personnelles sont inséparables de la destinée collective.

     

    D'une manière générale, c'est comme si nous étions embarqués sur une croisière sans nous soucier véritablement de là où le bateau va, de là où la cellule de commandement nous emmène (au nord, à l'est, à quelle vitesse, pour quoi faire...). Franchement, quand vous êtes en vacances, vous ne montez jamais dans un bateau dans ces conditions ; en laissant faire ; dans l'indifférence. Non : vous avez des besoins et des envies, et vous faites en sorte de les satisafaire. Vous savez si vous avez plutôt envie de visiter telle ville de la côte réputée pour ses temples antiques ou telle île aux magnifiques plages arborées, et vous vous débrouillez pour aller là ou bon vous chante. Si vous partez avec votre conjointe, vos enfants, ou un petit groupe d'amis, il est certain que vous ferez valoir vos envies et vos besoins au sein du groupe.

     

    Si l'implication de chacun(e) dans la destinée collective me paraît déjà nécessaire dans une situation normale, la non-implication des citoyens me paraît une anomalie en situation de "crise8", et tout spécialement dans la situation historique qui est celle dans laquelle l'humanité est placée aujourd'hui9.

     

    "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs"... Oui, même si elle n'était que le préambule d'un discours politicien sans conviction et malheureusement sans conséquence concrète, cette formule me semble convenir parfaitement à la situation10. C'est peut être même pire : nous nous apercevons que la maison brûle (je parle de l’ensemble de la société), mais nous y sommes comme insensibles, indifférents. Nous savons mais nous restons là, comme si de rien n'était, à ne rien faire, ou presque ; en tous cas rien qui ne soit véritablement à la hauteur de l'événement et de ses conséquences. C'est comme si nous attendions stoïquement que la maison s'écroule sur nos têtes… Situation stupéfiante, oui. Pour reprendre l'image de la croisière, il est inconcevable que vous laissiez le commandant de bord filer à toute blinde sur un banc de récifs bien visible sans réagir, sans essayer d'infléchir la course du bateau ; avec les moyens qui sont les vôtres : la parole, l'autorité naturelle, et des capacités de pilotage le cas échéant.

     

    Pourquoi sommes-nous atones ? Quelques explications possibles.

     

    Il y a tout d'abord, et tout simplement, que cette maison n'est pas ma maison, ni la votre, mais la notre ; notre maison à tous. Elle appartient à tout le monde, c'est à dire à personne. Difficile alors de se sentir personnellement responsable, partie prenante. La propriété personnelle (ma famille, ma maison, ma voiture...) se défend plus spontanément que la propriété collective (la communauté, l'école, le mobilier urbain, les toilettes publiques....). Question d'attachement, de distance à l'objet menacé.

     

    De plus, je pense que chacun est démuni face à l'absence de solution apparente. Si chaque individu ne voit que les solutions à son propre niveau, c'est sûr qu'il paraît bien difficile d'éteindre le feu. Le problème est large, complexe et extrêmement difficile à résoudre. Il ne peut l'être que par une action collective, par le concours et la participation de chaque membre valide de la communauté. Il faut examiner la situation et élaborer une réponse collective et coordonnée. Nous ne sommes malheureusement pas formés à faire cela.

     

    Il y a peut être aussi le refus plus ou moins conscient de regarder ce qui "dérange" en face ; une forme de déni (voir Catastrophisme - 2, le retour ! ; La vérité qui dérange).

     

    Une autre raison pour laquelle il semble si difficile d'interrompre le "cours des choses", et d'agir pour changer radicalement d'orientation, c'est que chacun d'entre nous est pris dans le flot journalier de la vie moderne, dans le flot de son existence et de ses intérêts et préoccupations personnels. Si tant est qu'elles aient l'espace et le temps pour poindre, les réflexions et les "bonnes volontés" vis à vis de la situation collective sont emportées par ce flot. Chacun aujourd'hui a, je pense, plus ou moins connaissance et conscience des graves menaces qui pèsent sur l'avenir. Elle ou il peut penser pendant une demie heure que le monde va mal et puis repart dans son train-train : il faut travailler (gagner sa vie ne souffre pas d'interruption, hormis celle des week-end et des congés payés), aller faire les courses, s'occuper de ses enfants, se rendre à ses activités sportives ou culturelles, aller se coucher car on est fatigué…

     

    Mon souhait

     

    Je rêve d'une mobilisation massive des citoyens ; de la mobilisation que la situation réclame et nécessite.

     

    A minima j'aimerais que le qualificatif dont on nous affuble parfois – citoyens – ne soit pas un vain mot. Qu'il recouvre la participation active de chacun aux questions de la société. Que le citoyen moderne perde sa quasi passivité et retrouve des moyens d'agir sur le cours des choses, sur la destinée collective.

     

    Je suis pour une activité citoyenne beaucoup plus forte, i.e. que nos vies comportent une part beaucoup plus importante qu'aujourd'hui consacrée à l'activité citoyenne (voir Autodétermination). Je souhaite que l'on organise la société pour libérer à chacun du temps et des espaces / lieux pour l'action politique. Et qu'à côté des messages publicitaires ou culturels affichés dans l'espace public, de la place soit prévue pour informer les citoyens et organiser leur action collective.

     

    Pour ce faire il me semble inévitable de rogner sur le temps économique, consacré à la participation à l'économie de notre société.

     

    Il est aussi indispensable de former l'ensemble de la population aux outils qui permettent de discuter / de communiquer ensemble (Communication non violente...) et travailler ensemble (règles de prise de parole, sociocratie, travail en réseau...)

     

     

     


    °°°°°°°°°°°°°

     

    1 Je rappelle une nouvelle fois que ce n'est pas tant le climat ou la planète qu'il s'agit de défendre / de préserver ; ce sont les sociétés humaines ! Je rappelle également que les questions environnementales en général renvoient bien évidemment à l'économie, à la géopolitique, à l'éthique, à la justice, etc. Elles sont dès lors de véritables questions sociétales, c'est à dire impliquant de multiples aspects, et notamment des aspects structurels de notre société. Voir l'article Ecologie.

     

    2 La plupart des spectateurs de cette manifestation n'avait très probablement pas été informée au préalable. Les informations concernant l'organisation de cette action citoyenne sont diffusées à un réseau d'acteurs potentiels ; pas à l'ensemble des citoyens.

     

    3 La notion de société civile, bien que largement utilisée, reste assez floue dans sa définition et son contenu.

     

    4 Une sorte d'essai de démocratie planétaire, à la complexité et la difficulté évidentes. Il n'y a qu'à voir déjà, par exemple, la difficulté des simples réunions de copropriétaires pour décider des travaux de réunion à mener sur leur immeuble...

     

    5 Que cela soit ou non reconnu officiellement par les Etats, ces associations œuvrent pour l'intérêt général. Voir en France les statuts juridiques d' "association reconnue d'utilité publique" et d' "association reconnue d'intérêt général", qui signifient la reconnaissance par l'Etat d'une légitimité de l'association et induisent des avantages fiscaux pour le financement des associations concernées.

     

    6 Publiques : qui concerne tout le monde.

     

    7 Ainsi qu'à un certain nombre d'associations qui, d'une certaine façon, effectuent un travail qui pourrait très bien être effectué par l'Etat.

     

    8 J'emploie un peu à contre-coeur ce mot de crise, dont médias et hommes politiques nous rebattent les oreilles à longueur de journée (crise économique, crise écologique, crise du chômage, crise de l'école, crise politique, crise du logement, crise religieuse, la liste est longue ! Il faut croise que c'est la crise généralisée !). "Crise" renvoie trop à un moment passager pour véritablement correspondre à la réalité qui est pour moi celle d'une maladie chronique, structurelle, une maladie grave qui progresse et arrive aujourd'hui à un stade avancé . Nous ne sommes pas dans une crise mais dans une situation critique ; critique dans le sens de décisif pour l'avenir de la société, et de précurseur d'une discontinuité (la métamorphose ou la mort...). L'échelle de temps de nos sociétés est cependant assez large ; quelles qu'elles soient, les évolutions prennent du temps... Quoi qu'il en soit, le mot crise a l'avantage d'être parlant pour le plus grand nombre et je ne lui ai pas trouvé d'alternative simple.

     

    9 Ai-je besoin de le dire ? La dégradation de l'environnement par l'homme a atteint un niveau et un rythme d'accroissement qui menacent gravement l'équilibre de notre vie sur la planète. Et je ne parle que de la question écologique. D'autres enjeux devraient motiver une mobilisation massive des citoyens dans un processus de transformation globale de la société. Voir La métamorphose - pourquoi ?

     

    10 Cette phrase a été prononcée par Jacques Chirac, alors président de la république, lors d'un discours au sommet de la Terre tenu en septembre 2002 à Johannesburg.

     

     


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