• Migrants : la peur ou l'empathie ?

     

    Je n'ose pas prétendre traiter dans son ensemble la question très complexe et sensible de la migration en un seul article. Voici seulement un point de vue partiel.

     

    Depuis de longs mois, des milliers de personnes fuient les rives sud et est de la méditerranée sur des embarcations de fortune, à la recherche d'un autre endroit que leur pays pour vivre. Et les pays de l'union européenne sont bien embarrassés de cet afflux qu'ils ne savent pas trop comment gérer. Mais ne nous y trompons pas : ce n'est pas un énième problème technique pour lequel nos technocrates devraient trouver des solutions1. Une des questions clés, notamment sur le court terme, c'est : les accepter ou non. Et pour y répondre, il faut replacer l'humain au cœur de cette situation.

     

     

     

    Je suis assez affligé par les réactions de certaines de nos élites et de nos concitoyens. Ces réactions sont dictées par la peur : peur de se voir envahir, coloniser presque. Peur que "les migrants" viennent bouffer "notre" pain, se gaver des "nos" allocations, prendre "nos" emplois, répandre leur culture (en plus de vouloir venir nous déranger chez nous, les malheureux ont en effet la mauvaise idée d'être pour la plupart musulmans...).

     

    A l'extrême rigueur, on vient bien accepter les "réfugiés politiques"- ceux qui répondent à une définition juridique précise (en gros, si j'ai bien compris : ceux dont la vie est menacée dans leur pays, du fait de guerres ou de dictatures) ; mais certainement pas les "migrants économiques", qui quittent leur pays "uniquement" parce qu'ils sont dans la misère, et qui espèrent trouver en Europe des conditions de vie meilleures. Ceux-là sont qualifiés de clandestins, de gens qui essayent de rentrer sur le territoire européen de manière illégale2 ; de vils profiteurs ; de parasites en puissance.

     

     

     

    Tout comme il y a le bon chasseur et le mauvais chasseur3, il y a donc le bon et le mauvais migrant... Et il serait important de bien les distinguer. Pour pouvoir diviser le flux de migrants en 2, et n'accepter que la plus petite part, afin de ne pas être trop embêté.

     

     

     

    Mais comment fait-on pour les distinguer ? J'essaye d'imaginer le travail mené par les forces de contrôle des frontières quand ils "attrapent" un migrant (encore vivant4…) ; les questions qu'ils doivent lui poser pour savoir s'ils est un "réfugié politique" demandant l'asile ou un "migrant économique". Déjà il faut qu'ils arrivent à communiquer avec lui, qu'ils devinent quelle(s) langue(s) il parle, et qu'ils aient des interprètes sous la main pour toutes les langues possibles...

     

    Ensuite, j'imagine qu'il faut que la police des frontières devine la nationalité de la personne : Syrien ? Libyen ? Erythréen d'origine somalienne ?... Franchement, ça ne doit pas être facile !

     

    Et puis après il faut arriver à connaître sa motivation à partir et sa motivation à arriver là où il veut5 ; comment font-ils ? Ca doit être un véritable interrogatoire ! Avec des questions pièges... Parce que, conformément aux directives établies par ceux qui l'emploient, l'inspecteur veut séparer le bon grain de l'ivraie. De son côté, le migrant, lui, doit bien savoir que s'il donne les réponses que les enquêteurs ont envie d'entendre, il aura peut être le droit d'être accueilli en Europe, avec sa famille le cas échéant ; que sa vie sera meilleure, si ce n'est sauvée. Et qu'au contraire s'il répond "mal" aux questions, il aura le droit de recevoir un "golden coup de pied au cul"6 pour repartir d'où il vient. Franchement, le migrant doit avoir une sacré pression, et un sacré stress ! Il n'est ni dans une série télé, ni en train de passer le bac : il joue sa vie...

     

     

     

    Enfin, nos Etats se protègent donc des afflux de "migrants" avec d'une part des définitions juridiques et des lois, et d'autre part des forces de police chargés de veiller à leur respect.

     

     

     

    Mais cette distinction a-t-elle vraiment du sens ? Peut-on distinguer les différents types de migrants ? Et discriminer ceux à qui l'on peut légitimement donner asile (dans des conditions qui ne doivent pas non plus être géniales) et ceux qui sont de sales cafards7 essayant de pénétrer dans le sachet de farine tout blanc tout propre, tout juste bons à être renvoyés à leur misère. C'est une question de droit / de légitimité : certains ont le droit de rentrer et d'autres non. Mais en quoi les motifs des "migrants économiques" seraient insuffisants, pas suffisamment valables, pour mériter qu'on leur accorde cette légitimité ? Ces gens risquent leur vie – ils le savent – à entreprendre la migration. Ils préfèrent prendre le risque de mourir, avec une probabilité assez forte, plutôt que de rester dans leur pays. Cela veut bien dire que leur vie est menacée, comme celle des demandeurs d'asile qui fuient la guerre civile ou la répression de leur État.

     

     

     

    C'est là que devrait intervenir l'empathie. Nous parlons de ces gens de loin, bien installés dans nos "safe european homes8". Est-ce que l'on se met une seconde à leur place ? En tant qu'être humain. Est-ce que l'on peut imaginer le niveau de détresse qui pousse à entreprendre un tel voyage, avec les risques qu'il comporte ? J'ai bien l'impression que non. Le confort et la paix dans laquelle nous vivons depuis plusieurs décennies nous éloignent d'eux ; il rend difficile le lien empathique avec les migrants. C'est cette différence trop grande entre eux et nous qui nous conduit à les rejeter (à la mer...). Et pourtant, cette empathie est possible ! Juste par humanité. A minima je crois que l'on peut se dire "cela pourrait être moi". C'est cela qui peut nous faire changer de point de vue sur cette situation.

     

     

     

    En effet, est-il vraiment inenvisageable qu'au cours de nos existences, vous ou moi soyons obligés de migrer, de plaquer tout pour un ailleurs et un avenir possiblement meilleur mais ô combien incertain ? La paix et le confort dans lequel nous vivons sont-ils garantis à vie ? Non. Et si un jour nous devons émigrer de notre pays, nous n'aurons envie que d'une chose : qu'on nous accueille.

     

    La question de l'accueil des migrants me renvoie à la règle d'or : comporte-toi envers autrui comme tu voudrais que l'on se comporte avec toi (voir l'article ICI). Une règle basée sur l'empathie, le lien d'humanité. Ce lien d'empathie est une condition sine qua non à l'accueil de ces personnes, le précurseur d'une fraternité, d'une solidarité avec ces migrants, au delà de la nationalité, de la couleur de peau ou de la religion.

     

     

     

    Avec la très large diffusion de la photo de cet enfant migrant échoué sur une plage début septembre, la société dans son ensemble s'est émue, et semble avoir fait un pas dans la direction de l'empathie, et donc vers l'acceptation d'accueillir des migrants. C'est tant mieux, même si l'on peut se demander pourquoi il a fallu la mort de cet enfant pour nous faire réagir : il y a eu tout de même des milliers de morts par noyade depuis un an ! Ce carnage n'était-il pas déjà suffisant pour nous faire nous émouvoir9 ?! Toutes ces vies anéanties valaient-elles zéro ??

     

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    1 Renforcement des contrôles ; Coopération avec les pays de départ pour qu'ils retiennent les candidats à la migration sur leur territoire, et pour qu'ils fassent la chasse aux passeurs ; etc.

     

    2 Illégal veut dire en infraction à la loi. Mais qui parmi nous sait ce que dit la loi en matière d'immigration ? Ce n'est jamais explicité, jamais expliqué. C'est très regrettable. Car l'immigration n'est ainsi pour les citoyens qu'un sujet flou, survolé par les médias et les hommes politiques, et au final ouvert à toutes les opinions et déclarations superficielles et à l'emporte-pièces. On ne sort jamais du café du commerce. A quand une discussion sérieuse sur ces questions ?

     

    3 Sketch télévisé des Inconnus, 1991.

     

    4 Quoique la question du devenir des corps repêchés ne me semble pas dénuée d'intérêt. J'ose espérer que ces corps ont au moins le droit à la dignité après leur décès.

     

    5 Cela me rappelle que, tout petit, j'avais le plus grand mal à comprendre la différence entre les mots "émigré" et "immigré"... Je n'ai jamais vraiment obtenu d'explication satisfaisante. Et pourtant, c'est simple : en fait, en dehors du temps du "voyage", c'est à dire une fois qu'il est arrivé, l'immigré est aussi un émigré !

     

    6 Je ne sais pas qui a inventé cette expression, qui fait allusion aux "golden hello" et "golden parachute" en vigueur dans les grands groupes industriels et financiers, mais je l'adore.

     

    7 J'ai entendu à la radio qu'une partie de la presse internationale n'hésite pas à comparer les migrants méditerranéens à des nuées d'insectes nuisibles s'abattant sur l'Europe...

     

    8 Titre d'une chanson du groupe "The Clash", 1978.

     

    9 Le fait que la mort d'enfants nous choque plus que la mort d'adultes semble naturel, Cependant une vie reste une vie, et je ne vois pas de raison pour juger la vie d'un enfant plus importante que celle d'un adulte, et le décès d'un enfant plus révoltant que celui d'un adulte. Tout comme je ne vois pas de raison pour qu'après le crash d'un avion on se focalise sur les 3 victimes françaises en occultant les 150 autres victimes étrangères... Et je réfute l'argument selon lequel les enfants sont innocents de tout et donc que leur mort est injuste. Ce raisonnement conduit à justifier les meurtres d'adultes par d'autres qui les considèrent coupables de quelque chose (voir l'article sur l'assassinant des frères Kouachi : Soyons plus intelligents qu'eux).

     

     


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