• Retrouver le goût du vide

    Vous avez sans doute remarqué que nous sommes toujours occupés1 ? Nous avons toujours plein de trucs à faire ; nous sommes tous "overbookés", toujours en train de courir d'un endroit à l'autre, entre notre travail (pour celles et ceux qui en ont un...), nos responsabilités familiales (aller chercher les enfants à la crèche ou au judo...), nos loisirs (aller à la gym, aller au cinéma, bricoler, jardiner...), nos amis....

     

    Beaucoup de transport, de déplacements, entre ces différentes activités. Le phénomène ne concerne pas que les adultes ; les enfants et les "seniors" aussi ont moulte activités, qui rythment et occupent (bien) leurs vies. C'est comme s'il fallait toujours faire quelque chose. Même pendant les vacances ! Alors que l'étymologie du mot vacances renvoie directement à l'idée de vide2, honte à celui qui, interrogé par ses amis ou ses collègues sur ce qu'il a fait pendant les vacances répondrait "Oh, pas grand chose, je me suis surtout reposé". Les vacances ne sont plus faites pour se reposer, elles sont faites pour faire des choses. Il faut en profiter. Et profiter de ses vacances, comme profiter de la vie en général, ne peut qu'impliquer de faire des choses. Certainement pas de ne rien faire, de se laisser aller au "farniente"3 !

    D'autre part, même dans les moments où nous aurions la possibilité de ne rien faire, et particulièrement quand nous nous déplaçons, nous faisons quelque chose ; nous avons quelque chose dans les mains ou sur les oreilles pour nous occuper : on lit un livre ou un magazine, on téléphone, on consulte ses messages ou des sites Internet sur son téléphone portable, on dévore le sandwich constituant notre repas du midi, les écouteurs de notre baladeur sont vissés sur nos oreilles à chaque occasion. Que l'on soit à pied, en voiture, ou sur son vélo !

    Pour moi cela pose déjà une question de sécurité4, hormis dans les transports en commun. Car je ne suis pas convaincu que notre cerveau, surtout celui des hommes (;-); soit vraiment capable de mener de front, sans problème, plusieurs activités demandant de la concentration... Ces objets nous accaparent, et ils accaparent en premier lieu notre attention. Je me dis aussi que lorsque nous sommes accaparés par ces objets, nous ne sommes plus vraiment présents au monde ; nous ne regardons pas la rue ou le paysage que nous traversons, nous ne faisons plus attention aux personnes que nous croisons, celles qui partagent le même espace de vie ; nous ne sommes pas vraiment là, ici et maintenant, attentifs à ce qui se passe, à ce qui est, à ce qui vit ; nous sommes dans notre bulle ; ailleurs ; avec d'autres gens.

    Je suis souvent assez stupéfait. Quand je vois ces adolescents ayant en permanence leur téléphone portable dans la main. Quand je vois quelqu'un entrer dans une boulangerie, commander une baguette de pain, payer et sortir sans avoir interrompu sa conversation téléphonique, et sans avoir prononcé la moindre parole à la personne qui l'a servi. Quand je vois un "vététiste" gravir un chemin de montagne avec un baladeur sur les oreilles. J'ai en tête les paroles d'une chanson d'Eddy Mitchell : "Je regarde la télé, tout en écoutant la radio, en parcourant les journaux, mais je vais craquer bientôt..."

    C'est comme s'il était nécessaire de toujours occuper notre cerveau. De toujours l'alimenter avec des "informations"5. On ne peut pas "se poser" ; ou alors uniquement devant sa télé... ou son téléphone portable ou son ordinateur. Mais le vide, la rêverie, le silence, ne rien faire, ne rien regarder, ne rien dire, ne penser à rien, méditer, songer... tout cela est exclus. Comme si cela nous faisait peur. On dirait que nous avons peur du vide6.

    J'ai envie de lancer une invitation ; une invitation à retrouver le goût du vide. S'arrêter de temps en temps, et y prendre plaisir. Prendre le temps de ne rien faire. Lâcher son téléphone pendant une heure, une journée, une semaine, un mois... Faire une grève d'Internet. Ralentir sa vie7. A défaut de faire ça à longueur de journée, prendre le temps quelques fois de contempler. Contempler la nature, la chute d'une feuille à l'automne, le vol d'un papillon ; contempler un bébé qui dort, ou le dos de notre conjoint en train de cuisiner ; contempler une œuvre d'art.... N'est ce pas magnifique ?

    Quand je dis contempler c'est avec tous nos sens, et pas seulement la vue : contempler avec le nez, les oreilles, le bout des doigts ! Prendre le temps de voir les sensations que cela amène en nous. Ne penser à rien d'autre qu'à ce qui est là, maintenant, à ce qui vit en nous et à l'extérieur de nous, devant nos yeux, sous notre nez. Etre présent à cette réalité. Etre présent au présent ! Lâcher toutes les choses que nous avons à faire, lâcher toutes nos pensées, nos soucis ; faire le vide. Momentanément. Se reconnecter à soi-même, à son corps, à ses ressentis, à ses besoins ; se reconnecter aux autres ; se reconnecter à la nature. Est ce que cela ne nous fait pas du bien ? Alors, pourquoi s'en priver ?

     

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    1  Comme quand on parle d'une cabine d'essayage ou d'un WC, occupé, c'est le contraire de libre, de vide (vacant ou free en anglais),

    2  Le mot vacances vient de vacuum, "le vide" en latin. On retrouve cette étymologie de manière plus évidente dans l'adjectif "vacant" (un poste ou un siège vacant). On voit que l'idée de vide est associée à celle de liberté. Un siège vide est libre d'être occupé (ou non)

    3  Far – niente : en italien : faire – rien, ne rien faire... Ils ont tout compris ces Italiens !

    4  Je me suis demandé il y a quelque années déjà si l'organisme chargé de la sécurité routière avait des statistiques sur le nombre de piétons "écrasés" en ville par des voitures parce qu'ils étaient occupés à consulter leur téléphone portable en marchant...

    5  Au sens large du terme.

    6  Cette peur du vide, je l'associe, à tort ou à raison, à la peur de la mort, de la vieillesse, de la maladie.

    7  En faisant une pause de 20 minutes sur votre trajet, vous diminuez forcément votre vitesse moyenne...

     


  • Commentaires

    1
    guil Profil de guil
    Lundi 18 Février 2013 à 19:31

    Un commentaire envoyé par mail par un de mes amis :


    "Oui, tout ceci est juste hormis une chose, la rêverie est toujoursorientée par la fantaisie comme le songe l'est par l'inconscient. Le vide, qui nous permet de communier avec le réel, le "Ce qui est", ne survient qu'après des heures de méditation intensive, ou après des danses comme les pratiquent les derviches tourneurs qui créent une transe propre à la "sortie de sa base" ("Anabasis" de Dead can dance !) . Mais en attendant, méditer n'est pas trop compliqué, on peut être présent à l'instant et c'est à la portée de tous ceux qui ont développé asse de concentration pour s'abstraire de la pensée et baigner dans la manifestation offerte à nos sens"


     

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