Foutaises que tout cela !
En janvier 1793, les révolutionnaires ont mis à mort le roi de France, étape terminale d'une long processus où on l'a peu à peu déchu de sa légitimité. Après des siècles de royauté et 130 ans d'absolutisme, les révolutionnaires ont considéré que le peuple ne pouvait plus raisonnablement être gouverné par un seul homme. Bon, on le sait, cette bonne résolution n'a pas duré longtemps... Quelques années plus tard, avec le consentement du peuple, un homme s'est assis sur un trône d'empereur. Napoléon. D'autres rois lui ont succédé, puis la république a fini par s'imposer et l'idée qu'un roi pourrait revenir pour gouverner le peuple est morte de sa belle mort, ne survivant plus que chez quelques rétrogrades. Mais n'oublions pas la formule : le roi est mort, vive le roi ! Car l'idée d'un homme au dessus des autres, omniscient et omnipotent, n'a pas vraiment disparu : on a substitué au roi un concept pas tellement différent mais auquel on a donné un autre nom : le président de la République !
Dans le fond c'est presque pareil. Surtout depuis la constitution gaullienne de 1958, instituant la Vème république, et plus encore depuis les réformes constitutionnelles menées par l'UMP dès 20021 : elles ont fait du président un homme aux super pouvoirs, presque seul à gouverner ; reléguant les autres outils institutionnels (premier ministre, ministres, parlementaires...) à des postes de façade, de second plan2. Après le régime monarchique, le régime présidentiel.
Notre république n'est pas loin de la monarchie3. Quel est, par exemple, le poids réel des parlementaires, représentants du peuple ? Hormis quelques courageux ou francs-tireurs, les élus de "la majorité" se plient à l'obligation de voter comme le chef l'exige...
Enfin, le régime présidentiel ne dérange pas grand monde. C'est plus que du consentement. Ma théorie c'est qu'une bonne partie du peuple est favorable à être gouvernée par un seul homme. Cela leur plaît d'avoir un chef. Un homme, un vrai, qui porte tout sur ses seuls épaules. A droite4, mais aussi à gauche.
Je persiste à croire que cette idée est rétrograde, complètement has been, et qu'il faut la reléguer aux oubliettes.
Cette concentration des pouvoirs dans une seule main est ridicule. Un seul homme, même élu, ne peut pas raisonnablement décider tout seul, de tout5. Quelle prétention qu'un homme puisse tout savoir pour décider au plus juste dans chaque situation ! Quelle naïveté de notre part de le croire... Il faut arrêter de rêver à un super héros qui gouverne le pays "en bon père" de famille ; arrêter de rêver que l'élection présidentielle est le moment clé pour le pays, l'élection incontournable qui va tout changer.
Nous ne sommes pas des enfants ; nous somme le peuple et, depuis Rousseau, nous possédons la souveraineté nationale. Nous ne pouvons pas la déléguer à un seul homme.
Il faut arrêter de croire au mythe du "président de tous les français". Seule une partie des citoyens est inscrite sur les listes électorales, seule une partie d'entre elles se déplace jusqu'aux urnes, et seuls 50,1 % des suffrages exprimés suffisent à faire élire le big chef. Mais une bonne part de ces citoyens a glissé le bulletin dans l'urne non par soutien profond pour le candidat mais en se disant qu'elle fait le moins pire des choix... Au final le "président de tous les français" n'est donc que celui d'une toute petite partie de la population. Arrêtons de soutenir cette supercherie. La "légitimité démocratique" du président n'est que de façade.
Par ailleurs les aspects pratiques du régime présidentiel sont insupportables. Je n'en citerai que deux :
1) les "ors de la république", qui ne sont que la persistance au XXIème siècle de l'apparat royal. A commencer par le palais de l'Elysée, comme résidence présidentielle ; rempli de tous ses serviteurs. La seule différence avec Louis XIV c'est que le président peut prendre son p'tit déj tout seul ! Mais à quoi est ce que tout cela sert ? Est ce que cet argent dépensé est vraiment utile au corps national ?
2) l'entretien à vie des anciens présidents avec de l'argent public, qui n'a aucune légitimité.
Insupportable enfin cette organisation de la politique comme un match de foot. C'est la personnalisation de l'élection présidentielle qui suscite cet engouement médiatique. Aucun autre sujet politique n'intéresse autant les journalistes. Un homme contre d'autres hommes, et puis à la fin, un homme contre un homme en un duel à mort, le suspens, les revirements, les coups de poignard et les phrases assassines, tout cela fait bander les journalistes. Mais nous, soyons moins puériles ! La politique, ou plutôt LE politique, ce n'est pas un jeu. C'est sérieux ; important. Déconnectons-nous de ces médias imbéciles qui se complaisent dans la politique spectacle. Il est temps de revenir au fond6 : plutôt que de nous intéresser aux personnes, aux personnalités, intéressons-nous à la société que nous voulons ! Contribuons à sa construction plutôt que d'aller glisser un bulletin dans l'urne comme on va au PMU miser sur son bourrin favori !
Il faut mettre en place des institutions sans président ! Je n'ai pas de plan tout fait, mais on peut y réfléchir ! Il y a déjà des pistes.
On peut partir du régime parlementaire, pour commencer, même si celui-ci a ses inconvénients et que beaucoup de choses sont à revoir dans le fonctionnement des assemblées7. Une assemblée est nécessairement plus représentative du peuple qu'un seul homme. Et surtout il est essentiel que les questions collectives soient décidées par un collectif ! (ou des collectifs). Le groupe c'est le pluralisme, la richesse de la diversité, qui garantit des décisions plus justes, plus robustes et plus respectueuses des différentes composantes de la communauté8.
On peut aussi étudier les principes de la sociocratie ou du système participaliste, par exemple.
A court terme, j'aurais envie d'une chose : un boycott massif de l'élection présidentielle. L'élection aura lieu, oui, je ne me fais pas d'idée. Mais elle peut se faire sans nous. Je l'ai indiqué plus haut, le degré de légitimité du président est déjà limité. Un boycott massif pourrait le faire passer sous un seuil qui ne serait raisonnablement plus acceptable par la communauté ; qui nous amènerait à engager rapidement une refonte profonde de nos institutions. Sans ça, nous sommes bons pour nous coltiner un président - roi de France encore un paquet de temps...
Faisons (re)tomber le commandeur de son piédestal. Et inventons d'autres modes de "gouvernance". Ce serait sans conteste une étape importante dans la métamorphose.
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1 Je pense notamment à la programmation des élections législatives juste après les élections présidentielles et à la mise en place du quinquennat.
2 Les ministres et le premier d'entre eux, par exemple, ne sont que les exécutants des décisions d'un seul homme. Leur autonomie d'action (et de pensée...) est aujourd'hui assez réduite.
3 Etymologiquement : monarchie = un seul homme qui gouverne
4 L'attachement à l'autorité, à un chef me semble plutôt une caractéristique "de droite", voir ma définition de "la gauche" et "la droite" ICI.
5 Bien sûr, le président de la république ne prend pas véritablement ses décisions tout seul enfermé dans son bureau. Un petit groupe de conseillers l'entoure et a une influence considérable sur la politique qui est menée par le président. Ils sont souvent plus influents que les ministres eux-mêmes ! Il n'y a pas à se réjouir que la république soit dans les faits plus une oligarchie qu'une monarchie... Ces conseillers sont non élus et les décisions sont prises dans une certaine opacité, concernant notamment les intentions réelles qui animent ces conseillers.
6 Comme le fait actuellement le mouvement "Nuit debout".
7 Il faudrait notamment faire en sorte que la "représentation nationale" soit davantage représentative de la population. Et trouver des moyens pour qu'ils soient plus sensibles à l'intérêt général qu'à celui des lobbies... (mandat unique, tirage au sort...). Il faudrait aussi éviter la tyrannie de la majorité et davantage prendre en compte la parole des minorités.
8 Même s'il est évident que les décisions collectives sont aussi plus difficiles à prendre...