• Nous vivons un moment unique dans l'histoire de l'humanité

     

    Un moment sans précédent. Vous, moi et l'ensemble de nos concitoyens planétaires. L'humanité fait face à une situation de crise véritablement historique. Je parle de crise en tant que moment décisif, en bien ou en mal

     

    Nous allons dans le mur

    Ou plutôt, disons que nous venons, avec notre vaisseau spatial, de rentrer dans un champ d'astéroïdes... Un champ d'astéroïdes de plus en plus dense...

    Il ne faut pas croire que nous allons pouvoir éviter les chocs ou qu'ils ne nous affecteront pas. Nous allons subir des dégâts, des pertes. Nous en subissons déjà... Bing ! Un incendie géant en Grèce, 90 morts. Bang ! Une mousson exceptionnelle au Kerala, 400 morts. Re-bing ! Une tempête en Italie, 10 morts. Etc. Si nous poursuivons la voie que nous suivons depuis plus de 150 ans, les chocs vont être de plus en plus fréquents et de plus en plus violents. Au point de menacer l'équilibre de notre société.

     

    Quelques explications

    Au-delà des événements extrêmes comme ceux que j'ai cités, et plus structurellement, il faut comprendre que :

    1) Nous dépendons totalement de la terre pour assurer nos besoins vitaux. Pardonnez-moi de rappeler quelques évidences mais la production de notre alimentation repose sur une terre en bonne santé biologique et sur certains cycles naturels (eau, carbone, azote...) ; l'eau potable, c'est à dire sans sel et sans polluants, n'est pas inépuisable ; l'électricité dont nous servons tous les jours pour mille usages repose sur des ressources elles aussi épuisables (uranium, charbon, gaz naturel) ; nous nous croyons aussi forts et malins que le dernier des trois petits cochons mais nos habitations et nos infrastructures ne peuvent pas résister à des vents de 150 km/h !

    2) Le développement industriel des sociétés humaines, qui s'est généralisé peu à peu à l'ensemble de la planète, a induit des processus d'une ampleur colossale : dérèglement climatique et même emballement climatique ; effondrement brutal de la biodiversité ; surconsommation des ressources jusqu'à l'épuisement en quelques décennies. Je ne cite là que les principaux effets secondaires...

    3) Notre système technico-économique croissanciste est structurellement instable. La crise étatsunienne des subprimes en 2008 l'a fort bien démontré : l'absence de frein à l'avidité de quelques uns a conduit à mettre des milliards de gens dans la merde, pendant plusieurs années. Par ailleurs, la mondialisation ayant interconnecté les sociétés les unes aux autres, nous sommes de plus en plus exposés aux instabilités géopolitiques et aux effets de contagion. Si le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut provoquer une tornade au Texas, on voit aussi que l'élection d'un fou furieux aux Etats-Unis ou au Brésil peut provoquer des remous durables aussi bien en Europe qu'au Moyen-Orient ou en Chine !

     

    L'effondrement, une menace bien réelle

    Au final, les processus cités au 2) couplés à notre dépendance et à l'instabilité évoquées au 1) et au 3) peuvent mettre à bas la société occidentale. La société industrielle, la société dans laquelle nous vivons, risque de s'effondrer. Des effondrements sont déjà en cours et d'autres vont survenir. Et quand je dis cela, ce n'est pas une vue de l'esprit ; c'est malheureusement très concret... La vie tranquille et confortable qui est celle de la majorité d'entre nous1 risque de laisser la place à des conditions de vie beaucoup plus rudes2, à une lutte pour la survie. Yves Cochet et l'institut Momentum définissent l'effondrement comme le "processus à l'issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie...) ne sont plus fournis – à un coût raisonnable – à une majorité de la population par des services encadrés par la loi"3. Par ailleurs, effondrement signifie que les chocs économiques, climatiques, techniques ou sociaux risquent fort à un moment donné de reléguer la paix au rayon des souvenirs.

    D'autres civilisations se sont effondrées au cours de l'histoire (Pascuans, Mésopotamiens, Romains, Mayas...), et en partie pour des raisons écologiques, mais ces civilisations étaient localisées sur une certaine portion de la planète. La différence c'est qu'aujourd'hui la civilisation occidentale est mondialisée et que c'est quasiment toute l'humanité qui est concernée par la menace d'un effondrement !

    Si j'en parle aujourd'hui c'est que ce n'est malheureusement pas une perspective lointaine, genre roman de SF. Une tribune publiée par des spécialistes de la question début septembre 2018 dans le Monde affirme que cet effondrement "adviendra très probablement de notre vivant si nous ne prenons pas très rapidement des décisions drastiques4". De notre vivant...

    Alors, oui, nous vivons un moment sans précédent dans l'histoire de l'humanité !! Personne d'autre que nous, humains du début du XXIème siècle, n'a jamais vécu un tel moment, avec de tels enjeux ! Personne !!

     

    Cassandre, boucle-la !

    Vous êtes encore là ? Ou vous êtes partis regarder "les anges de la télé-réalité" pour vous changer les idées ? :-)

    Oui, c'est du lourd... Cela fait peur. J'avoue que cela me fait tout bizarre d'écrire cet article. Parce que parler d'effondrement n'est pas une incantation. Chacun.e est libre d'y croire, ou pas. Je ne suis pas devin, personne ne l'est ; mais au regard des éléments objectifs dont nous disposons, cette perspective me paraît malheureusement tout à fait réaliste. Et angoissante... Elle suscite aussi beaucoup de colère ou du dépit. De l'abattement parfois...

    Je me suis déjà expliqué sur la posture catastrophiste qui est la mienne et celle de nombreux écologistes (voir les 2 articles ICI et ICI). Je rappellerai juste que nous n'avons rien d'une secte apocalyptique ! La grosse différence, c'est que nous n'appelons pas l'apocalypse de nos vœux ! Au contraire, nous ne pouvons pas nous résoudre à ce que l'humanité continue de s'auto-détruire, et la planète avec... On est juste en train de dire que la maison brûle et qu'elle va s'écrouler sur nos têtes, pourquoi nous le reprocher ?!

    Et après ?

    Face à une perspective aussi énorme, aussi lourde, que l'effondrement de notre société, notre cerveau aurait une certaine tendance à se réfugier dans le déni, comme beaucoup l'ont eu fait à propos du changement climatique5. Et / ou à adopter une posture violente envers les oiseaux de mauvais augure... (souriez, vous êtes filmés!) Il nous faut pourtant dépasser ces réactions et :

    1) Accepter la situation, même si c'est très difficile. J'ai moi-même beaucoup de mal !! En parler entre nous me paraît indispensable. On ne peut pas rester seul avec cette perspective et la question du "comment vivre avec ?".

    2) Il faut en tirer les conséquences, avec courage :

    - d'une part il va falloir nous préparer à subir certains chocs et augmenter notre résilience, qui est aujourd'hui assez faible C'est l'adaptation au dérèglement climatique dans l'agriculture, l'urbanisme, la gestion de l'eau... ; la réduction de nos dépendances ; le développement des coopérations de toute sorte. Loin du "survivalisme" individuel, ce n'est qu'ensemble que nous pouvons espérer affronter ce giga défi.

    - d'autre part, il faut enclencher une métamorphose de nos sociétés pour "limiter la casse" et notamment contenir nos émissions de gaz à effet de serre et gagner autant de dixièmes de degrés de réchauffement que possible. Une métamorphose nécessaire, et dans un temps contraint...

    3) On peut aussi voir les choses différemment. Pour le physicien et philosophe Marc HALEVY6, par exemple, le moment que nous vivons est celui d'une "zone de grande turbulence", un moment de transition entre la décadence d'un système et l'émergence d'un nouveau, une renaissance. Dans la vidéo de son intervention, HALEVY s'écrie joyeusement : "Et c'est sur nous que ça tombe !!". Oui, quelque part nous avons de la chance de vivre ce moment là, qui est celui d'un grand chambardement périlleux, mais aussi une grande opportunité de bâtir des sociétés viables, justes, belles et conviviales... Une grande opportunité pour chacun de participer à cette métamorphose unique dans l'histoire de l'humanité, et qui peut s'annoncer passionnante.

    Nous vivons un moment unique dans l'histoire de l'humanité

     

    Un peu d'espoir ?

    Alors, oui, vous et moi savons que c'est pas gagné, et loin de là ! De nombreux facteurs peuvent nous pousser au désespoir et à l'inaction.... Cependant un autre facteur permet cependant une pointe d'espoir : par rapport à nos ancêtres Pascuans ou Mayas, nous avons beaucoup plus de moyens à notre disposition pour construire collectivement des protections et des sorties de secours :

    Nous sommes beaucoup mieux informés et éduqués que nos ancêtres. En particulier le niveau de conscience du péril qui nous menace est probablement beaucoup plus élevé que chez nos ancêtres. Nous comprenons aussi beaucoup mieux la situation et les mécanismes physiques qui la sous-tendent. Nous avons aussi bien plus de moyens intellectuels et techniques pour construire les solutions.

    Toute construction collective repose sur une bonne communication. Or nous disposons de moyens de communication (y compris linguistiques) qui nous permettent d'échanger facilement, localement mais aussi à une très large échelle territoriale et numérique7.

    Nous vivons dans une abondance matérielle (au moins pour une majorité, encore une fois...). Dégagés de la préoccupation de trouver le gîte et le couvert pour le lendemain, nous pouvons consacrer une partie de notre temps et de notre énergie à la construction d'un nouveau monde.

     

    Un défi, un engagement !

    Nécessité ou opportunité, et même si c'est la première fois que l'humanité y est confrontée, c'est en quelque sorte l' "heure" des choix8. Choisir collectivement l'écologie, la modération et l'équité, bifurquer ; ou nous résigner à faire vivre à nos enfants l'effondrement et la barbarie concomitante.

    C'est un défi. Un défi colossal. On peut difficilement faire plus gros ! Un défi qui ne pourra être relevé que par un engagement ferme et collectif du plus grand nombre, citoyens et institutions. J'ai parlé à plusieurs reprises de "mobilisation générale" et en effet, pour moi, la hauteur du défi historique de notre époque appelle une mobilisation qui, pour certains points, serait comparable à celle qu'un Etat peut décréter quand il déclare la guerre.

    La mobilisation générale c'est tout d'abord, un acte qui marque une rupture avec la vie normale : une grande partie de la population se détourne de ses tâches habituelles pour se consacrer à "l'effort de guerre" ; c'est l'engagement de toutes les forces possibles dans le combat et/ou la reconstruction. Un engagement organisé par l'Etat, qui réquisitionne les usines et les infrastructures, définit la priorité des priorités, et met le reste de côté. Mais là où l'Etat envoyait les hommes au casse-pipe sans se poser la question de leur consentement9, il s'agirait maintenant d'un engagement volontaire et auto-organisé de la part du plus grand nombre, en faveur d'un objectif bien plus grand et noble qu'aller éclater la gueule du voisin : la viabilité écologique et la justice sociale.

    La rupture est aussi celle de la révolution, lors de laquelle chacun met sa vie entre parenthèses et engage son corps, son temps et son énergie pour mettre à bas un système délétère et construire un ordre plus juste et bénéfique au plus grand nombre. Un changement structurel, un changement systémique, un changement de paradigme. Un changement philosophique et spirituel aussi... C'est donc bien à une révolution que nous devons oeuvrer. Avec la violence en moins10et une grande vigilance pour éviter les retournements de situation qui ont pu survenir dans l'histoire, où le mouvement révolutionnaire populaire accouche d'un nouvel ordre oligarchique, inégalitaire et répressif...

    Parlons-nous et organisons-nous ! Vite !

     

    °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

    1 Je ne minimise en aucun cas la proportion significative de la population, au Sud mais aussi chez nous au Nord, dont l'existence est loin d'être paisible et confortable, mais reste une lutte de tous les jours. Je cible mes propos sur la grande majorité ; qui dispose d'un logement chauffé ; à qui il suffit d'un clic pour éclairer la pièce et faire marcher tout un tas d'appareils, d'un geste pour faire couler de l'eau à volonté pour boire et se laver ; où les produits alimentaires et non alimentaires, y compris ceux qui viennent de l'autre bout de la planète (café, chocolat, haricots verts d'Afrique du sud, smartphones made in China, tee-shirt tissés au Bangladesh...), sont disponibles en grande quantité et quelle que soit la saison ; qui possède une garde-robe variée et en bon état ; qui a accès à des soins, à l'éducation, à l'information, à la culture ; qui a des loisirs ; qui est libre de se déplacer, à l'autre bout de la planète si cela lui chante, pour certains plusieurs fois dans l'année... D'un certain point de vue, comparativement à d'autres périodes de l'histoire, les conditions de vie du péquin moyen d'aujourd'hui peuvent même paraître luxueuses voire dispendieuses. Enfin, cette majorité vit en paix et dans une relative sécurité.

    2 Là aussi je parle de la majorité. En sachant qu'une minorité va, au contraire, probablement tirer un grand profit de cette situation.

    4 Sarah KILANI, Nicolas GONZALES, Pablo SERVIGNE – tribune publiée dans le journal Le Monde le 7/09/18 (accès payant... Je peux en faire passer une copie à qui veut).

    5 Curieusement, les climato-sceptiques se font un peu plus discrets ces derniers temps...

    7 Au-delà des moyens techniques de communication, la dimension humaine de la communication reste une clé essentielle pour la réussite du projet (posture ouverte et bienveillante, maîtrise de la communication non-violente, outils de discussion et de prise de décision collégiale...).

    8 Même si l'heure n'est pas le terme le plus approprié... D'une part les choix en question auraient aussi pu être fait il y a longtemps... Il y a 35 ans, par exemple, au moment de la remise du fameux rapport du club de Rome "les limites à la croissance". D'autre part c'est en quelque sorte l'heure des choix à chaque instant de notre vie, où du moins à chaque carrefour ou un individu ou une collectivité doit faire un choix.

    9 Même si certains ont pu partir au front de bon cœur, dans un élan patriotique ou revanchard, "la fleur au fusil".

    10 Cornélius CASTORIADIS : "La révolution signifie l'entrée de l'essentiel de la communauté dans une phase d'activité politique, c'est à dire instituante. L'imaginaire social se met au travail et s'attaque explicitement à la transformation des institutions existantes." CASTORIADIS prétendait même que ce mouvement pourrait être effectué sans guerre civile ni effusion de sang". (cité par Serge Latouche dans Entropia n°1, p13)

     


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